vendredi, juillet 27 2012

Tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous

2126615067-317523_1_pol_deutsch-9.jpg“Vous avez le droit de garder le silence. Tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous.”

Lorsque je regarde une série américaine à la télé française, je m’étonne à chaque fois de constater que ces super flics n’ont toujours pas résolu ce petit meurtre d’une phrase en langue anglaise traduite littéralement en français : “Anything you say can and will be used against you” donne alors “ Tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous”. Pourra et sera retenu ? Cette traduction pourrait bien, mais n’est toujours pas corrigée... J’ai beau tendre l’oreille à chaque nouvel épisode, l’assassin de cette courte phrase court visiblement toujours. Pourtant, si l’on retire “et sera” de la phrase, c’est un flagrant délit : cela donne “ Tout ce que vous direz pourra retenu contre vous”, it can’t be and never won’t be french !

Tout cela peut être et sera retenu contre ces traducteurs apparemment débutants, non ? N’ont-ils pas le droit de garder le silence ? (*)

Bon, nous n’en sommes pas encore à réviser nos chères grammaires françaises...

Mais cela pourrait bien donner plus de grain à moudre aux détracteurs des nombreuses influences  de la langue anglaise sur le français. Et la lubie pourrait bien leur reprendre de nous pondre de nouvelles “lois relatives à l’emploi de la langue française” à la Jacques Toubon. S’appuyant sur un article de la Constitution (“La langue de la République est le français”), la loi Toubon cherchait, à l’origine, à créer l’obligation d’une rédaction en langue française. Fort heureusement, le Conseil constitutionnel lui a opposé le principe de liberté de pensée et d’expression et le champ de la loi s’est trouvé réduit aux personnes morales de droit public et aux personnes de droit privé exerçant une mission de service public.

Doit-on légiférer sur l’évolution de la langue ? Je me souviens des débats enflammés à l’époque de la loi Toubon. La cible principale étaient les mots anglais qui fleurissaient un peu partout dans notre quotidien. A vrai dire, je pense que de telles lois ne peuvent avoir une action que très limitée. Il n’en reste pas moins que leur esprit me semble plutôt douteux.

Ne sommes-nous pas peu fiers, lorsque nous entendons un étranger nous parler dans sa langue maternelle et glisser dans sa phrase un mot français ? (Pour ma part, j’adore qu’un allemand soudain m’interpelle par un “apropos”). Alors pourquoi ne pas admettre que l’inverse puisse se produire ? La Culture est bien un échange, non ? Un échange entre LES cultures, et la langue en fait partie...

Qu’une langue emprunte des mots aux autres langues et les incorpore, c’est plutôt signe de vitalité. Et l’histoire des langues est aussi faite de ces emprunts, de ces flirts entre langues... Conter fleurette, c’est plutôt réjouissant !

Il faut dire qu’en France, nous sommes un peuple de grammairiens. Cela nous entraîne peut-être un peu trop à développer une conception normative de la langue et à oublier que le français est bien sûr aussi la langue de nos vieilles et charmantes grammaires, mais avant tout la langue produite par l’ensemble des Français, la langue parlée et écrite quotidiennement, la langue de la rue autant que la langue des salons littéraires. La langue française est multiple, c’est sa richesse.

Et cette richesse est aussi constituée de ces mots qui nous arrivent d’ailleurs.

Dans le fond, pourquoi vouloir nous faire dire “courriel”, puisque nous préférons envoyer des E-mails ou des mails ? Vaut-il mieux une langue artificiellement franchouillarde et, somme toute, frileuse, qu’une langue bien vivante qui ne craint pas d’intégrer l’ “étranger” ?

Ces apports ne nous parlent-ils pas aussi de notre histoire ?

Prenons la langue bulgare, par exemple, voici une langue qui regorge d’emprunts, essentiellement d’origine turque, russe, allemande ou française. Ces emprunts racontent un pays à l’histoire mouvementée, un pays  qui a longtemps perdu son indépendance, notamment lors de la longue domination de l’empire ottoman. Et pourtant qui pourrait prétendre aujourd’hui que les bulgares ne parlent pas le bulgare ? Que la culture bulgare n’est pas une culture à la fois ancienne et bien vivante ?

Ce qui est valable pour la Bulgarie, ne le serait-il pas pour la France ou l’Allemagne ?

Justement, parlons de l’Allemagne... Lorsque je suis arrivé en Allemagne pour y vivre et y travailler quelques mois, j’ai été étonné du nombre de mots anglais que les allemands utilisent. (**)

“Das ist ja clever !”, m’a dit un jour une dame. Je n’ai d’abord pas compris, et puis je me suis dit : “Mais pourquoi me parle-t-elle anglais ?”, presque vexé qu’elle ne me réponde pas en allemand...

Une autre fois, installé devant une émission du genre télé-réalité, j’ai entendu un retentissant “ich bin happy !”

Il me faudrait bien de la place ici, si je voulais énumérer toutes les fois où un mot anglais est venu me titiller l’oreille au beau milieu d’une phrase, et à des moments où je m’y attendais le moins. Il faut dire que cela ne m’arrangeais pas vraiment, car je maîtrise mieux l’allemand que l’anglais. En tout cas, j’ai eu soudain l’envie de crier : “Mais pourquoi tous ces mots anglais ? Votre langue est si belle !”

Comment pouvais-je me retrouver soudain du côté peut-être pas des puristes, mais au moins de ces détracteurs des mots anglais, que je trouvais tellement ridicules en France ? Cela m’a un peu interloqué, voire dérangé, je l’avoue...

J’étais bien obligé de me remettre en cause, de m’interroger sur ma façon de penser les langues.

Qu’y avait-il de si différent en Allemagne qui me faisait réagir ainsi ?

Il faut dire, pour être très honnête, que si le chauvinisme français m’insupporte, dès qu’il s’agit de l’Allemagne je deviens un horrible chauvin avec tout ce que cela peut comporter de mauvaise foi... Par exemple, moi qui ne m’intéresse pas du tout au foot, en toute logique, je me moque de voir l’équipe de France gagner, et même, sans doute par pur esprit de contradiction, il m’arrive de sourire avec une maligne satisfaction de ses défaites. Mais alors si c’est l’Allemagne qui l’emporte, je suis tout heureux, béatement heureux.

Alors, sans doute était-ce en grande partie ce rapport affectif que j’ai avec la langue allemande qui me faisait ainsi rejeter l’emploi de mots anglais... Non pas que je n’ai pas de rapport affectif avec ma langue maternelle, mais il s’agit plutôt d’un lien familial. A l’allemand, je dirais que j’ai un lien plus “amoureux”...

Toujours est-il que mon regard sur le sujet se trouvait brouillé par cette affectivité.

Alors je me suis mis à scruter, à épier, à pourchasser les mots anglais au beau milieu des phrases de mes interlocuteurs allemands... Et à y regarder de plus près, il m’est apparu qu’au quotidien les allemands n’utilisent sans doute pas tellement plus de mots anglais que les français, à peine plus et encore... En tout cas rien de bien scandaleux.

Le hic, c’est qu’à l’école j’ai appris les mots allemands ! Et il est sans doute plus déroutant de se trouver confronter à ces emprunts quand il ne s’agit pas de notre langue maternelle ou, du moins, d’une langue avec laquelle on a grandi, et donc évolué.

Au final, il me semble que l’importance des mots anglais, en France comme en Allemagne, est surtout grande dans la langue des média, de la publicité, dans des domaines plus techniques aussi, notamment  dans l’informatique, sur le net.

Le cas d’internet est intéressant, puisque nous sommes souvent amené à surfer sur des sites anglophones. En ce cas, c’est bien de savoir “télécharger”, mais il vaut mieux aussi savoir “downloader”, ça évite de perdre son temps à aller feuilleter le dictionnaire bilingue, dès que l’on a affaire à une page tout en anglais !

Au bout du compte, pourquoi sommes nous ainsi interpellés par ces mots qui nous viennent d’Outre-Atlantique ou d’Outre-Manche ? N’est-ce pas tout simplement parce que nous sentons profondément, intimement, nos langues vivre et bouger ? Cela ne nous renvoie-t-il pas plus à nos propres capacités d’adaptation qu’à un véritable problème de menaces sur nos langues ? Ou, plus précisément, n’est-ce pas justement notre capacité d’adaptation qui assure à nos langues allemande ou française encore de beaux, de très beaux jours devant elles ?

Je le crois en tout cas...


(*) A l’inverse, un autre parti pris des traducteurs de séries et films américains est tout aussi insupportable : prenons un New-Yorkais qui s’adresse à un non-américain, s’il lui demande “do yo speak english ?”, nous, français, nous l’entendrons demander “parlez-vous français ?”... Le New-Yorkais serait-il devenu Parisien ? Ne serait-il pas plus juste de traduire “parlez-vous anglais ?”, puisque, si son interlocuteur lui répond véritablement en français, notre New-Yorkais peut et sera dans l’embarras le plus grand....

(**) Il est un mot “anglicisant” de la langue allemande qui est tout à fait amusant : le mot désignant le téléphone portable “Handy”. Encore un emprunt ? Non, justement non, ce mot n’existe pas en anglais ! Alors pourquoi ? C’est un peu comme “sopalin” désignant le papier essuie-tout, il s’agit au départ d’un type de téléphone développé par Motorola...

Car Alexandre Dumas père fut le mien en quelques sortes...

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